INTERVIEW : Tim Schmidt est un agriculteur tasmanien, directeur de The Tassie Hemp Co. et l’un des principaux défenseurs du chanvre industriel en Australie.Président fondateur de l’Australian Hemp Council (2020-2025), il cultive du chanvre et des semences de graminées et élève 1 000 têtes de bétail dans l’exploitation familiale, tout en militant en faveur de la mise en place d’infrastructures de transformation, d’une réglementation adaptée et de nouveaux marchés pour les produits alimentaires, les fibres et les matériaux de construction à base de chanvre. M. Schmidt a été le principal instigateur de l’enquête du Sénat australien sur l’industrie du chanvre, dont le rapport doit être publié à la fin de ce mois.
HempToday : La date limite pour le dépôt des contributions à l’enquête sénatoriale approche. Quel résultat considéreriez-vous comme un succès ? Tim Schmidt : Tout d’abord, j’aimerais que le gouvernement établisse une définition légale du chanvre, qu’il le retire de la liste nationale des substances toxiques et qu’il en confie la gestion au ministère de l’Agriculture, des Forêts et de la Pêche. Nous disposons déjà d’institutions et d’autorités de régulation chargées de veiller à la sécurité des produits destinés aux consommateurs finaux.
Nous avons également besoin d’une augmentation significative des fonds destinés à la recherche et au soutien aux achats pour le secteur, ainsi que de la mise en place d’un groupe de travail consultatif national afin de garantir que le gouvernement prenne des décisions politiques éclairées.
Au niveau de la culture, il est nécessaire de mettre en place un contrôle des matériaux afin que le chanvre à faible teneur en THC soit déréglementé, à l’exception du suivi variétal du chanvre visant à garantir que les cultures plantées correspondent bien à des variétés à faible teneur en THC ; cela peut être géré par le biais d’un système d’enregistrement de la production de semences.
HT : L’Australie dispose d’une solide base de recherche et suscite un intérêt croissant, mais la transformation reste à la traîne. Quel est le principal obstacle à la création de pôles régionaux de la fibre ? TS : Le principal obstacle à la création de pôles régionaux de la fibre est le manque de confiance. J’entends par là qu’aucun investisseur, ni aucun groupe d’investisseurs, n’a à ce stade la confiance nécessaire pour investir environ 40 millions de dollars dans un pôle régional. Tous les éléments sont réunis, à l’exception de la confiance : nous disposons des producteurs, de la logistique, des marchés émergents et des installations de transformation nécessaires à la mise en place de ces pôles, mais il manque la confiance des investisseurs. L’une des nombreuses solutions à ce problème consiste pour le gouvernement à mettre en place un mécanisme de garantie pour soutenir les efforts de levée de fonds.
D’après ce que j’ai pu constater jusqu’à présent en Australie, il existe une idée fausse selon laquelle de petites installations de décorticage peu efficaces allaient révolutionner le secteur. Sans effet d’échelle ni investissements des entreprises, les pôles de production de fibres ne resteront qu’un rêve.
HT : Le logement, le carbone et les matériaux avancés font aujourd’hui l’objet d’une grande attention. Selon vous, lequel de ces marchés générera en premier une demande commerciale significative ? TS : L’approvisionnement en matériaux pour le logement. Plusieurs entreprises travaillent sur cette question et développent actuellement diverses formulations de matériaux de construction. Le secteur est sur le point de mettre au point un produit idéal, et plusieurs prototypes de cabines ou de logements sont déjà en cours de construction.
Compte tenu de la grave pénurie de logements qui touche l’ensemble de l’Australie, du déclin de l’industrie forestière et de l’apparition de nouvelles exigences en matière de séquestration du carbone, je pense que le secteur du chanvre est bien placé pour répondre à ce besoin émergent.
HT : Quels enseignements l’Australie devrait-elle tirer de pays tels que la France, l’Allemagne et la Nouvelle-Zélande ? TS : Le système français qui a le mieux fait ses preuves est celui articulé autour d’une coopérative détenue par les agriculteurs et exploitant une installation de production efficace à grande échelle. Ce concept a été évoqué à plusieurs reprises au sein du secteur australien. Par ailleurs, la France dispose d’un système national efficace de certification des semences qui pourrait être utile à mettre en œuvre en Australie. La mise en place en France de normes industrielles relatives aux produits, tant pour les matières premières que pour les codes de construction, constitue un aspect important dont l’Australie pourrait s’inspirer.
Les initiatives allemandes en matière de bioéconomie intègrent le chanvre industriel dans les secteurs manufacturiers traditionnels, notamment l’automobile, les biocomposites et les matériaux de construction. L’Australie peut adopter cette approche en s’appuyant sur les recommandations visant à intégrer le chanvre dans les chaînes d’approvisionnement nationales des secteurs de la construction et de l’économie circulaire.
En Nouvelle-Zélande, les récentes propositions de modification de la réglementation relative à la culture du chanvre industriel ont reconnu que le chanvre à faible teneur en THC est une culture à faible risque et qu’il peut être traité comme n’importe quelle autre culture de rente, telle que le colza ou le lin.
HT : Et que faudrait-il éviter de reproduire ? TS : Ce qu’il faut éviter, ce sont les réglementations excessives qui continuent d’entraver l’utilisation de la plante dans son intégralité et privent le secteur de sources de revenus supplémentaires susceptibles d’améliorer sa rentabilité.
HT : À l’horizon de cinq ans, à quoi ressemblera le succès en termes mesurables – en hectares, en nombre de transformateurs, en capacité de production, en exportations ou autre chose ? TS : La mise en place réussie d’un pôle régional majeur dédié à la fibre, doté d’une transformation efficace à grande échelle au service du secteur du bâtiment et d’autres marchés en pleine évolution pour des produits de consommation innovants dérivés du chanvre. Cela pourrait notamment inclure l’exportation de matières premières vers l’Asie ; nous savons qu’il existe déjà un marché pour la fibre libérienne en Chine, où certains produits australiens ont déjà été expédiés.
HT : Qu’est-ce qui vous a d’abord convaincu, personnellement, de cultiver du chanvre ? TS : J’ai lu un article dans le journal local sur une journée portes ouvertes, vers 2011. À l’époque, je cherchais des cultures adaptées à intégrer dans ma rotation agricole, et le chanvre correspondait parfaitement à mes besoins. Depuis, j’ai découvert que plus on en apprend sur cette culture, plus il est fascinant de découvrir ses nombreux avantages et ses caractéristiques.
HT : Quels sont les principaux défis pratiques à relever pour transformer les graines de chanvre cultivées en Australie en produits alimentaires de marque générant une rentabilité constante ? TS : Les deux principaux obstacles à surmonter sont la sensibilisation des consommateurs et les rendements de production. Le rendement des cultures est de loin le principal levier de rentabilité, tant pour les producteurs que pour les transformateurs. Il est essentiel de réduire le coût pour le consommateur, et l’augmentation des rendements de production est le meilleur moyen d’y parvenir. Plusieurs entreprises australiennes travaillent à l’amélioration génétique des variétés, même si ces améliorations mettent beaucoup de temps à porter leurs fruits.
La sensibilisation des consommateurs est pour l’instant très limitée ; des études de marché ont montré qu’il existe une demande latente importante qui reste à exploiter, une fois le processus de sensibilisation achevé. Actuellement, la croissance du marché dans le secteur alimentaire est assez soutenue, s’élevant à au moins 15 % par an, voire davantage. J’attends avec impatience le jour où un consommateur mal informé ne me demandera plus si une poignée de graines de chanvre va le faire planer.
HT : Pour finir, quel message souhaiteriez-vous adresser aux décideurs politiques qui considèrent encore le chanvre comme une culture de niche plutôt que comme une ressource industrielle stratégique ? TS : En 1998, le Canada a légalisé la production commerciale de chanvre industriel ; l’Australie a également eu cette opportunité, mais l’a refusée. Le secteur canadien représente aujourd’hui environ 587 millions de dollars australiens, tandis que celui de l’Australie avoisine sans doute les 2 millions de dollars. Ce constat est sans aucun doute révélateur.
L’Australie a le potentiel de devenir le leader mondial de la production et de l’innovation dans le domaine du chanvre industriel. Un changement de politique gouvernementale visant à soutenir ce secteur plutôt qu’à le freiner constitue le facteur clé de cette évolution.
Les gros titres directement dans votre boîte mail
Source : Hemp Today : Hemp Today


